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Présentation d'Etienne Vernaz

Etienne Vernaz Directeur de recherche au CEA, créateur du Visiatome

Interview du professeur Etienne Vernaz en PDF [528 KB] .

C’est dans un temple protestant, le Centre Martin Luther King, que nous avons rencontré le professeur Étienne Vernaz, en cette soirée du 18 novembre 2011, avant la conférence qu’il s’apprêtait à donner sur le thème « Science et foi ».

Étienne Vernaz est directeur de recherches au
Commissariat à l’énergie atomique (CEA), assistant scientifique du chef du département d’étude du traitement et du conditionnement des déchets (CEA-DEN-Marcoule), et professeur à l’Institut national des sciences et techniques nucléaires (INSTN). Entré au CEA en 1978, il est ingénieur de l’INSA (Génie Physique, Toulouse), titulaire d’un DEA de physique solide, d’un doctorat en physico-chimie et d’une HDR. Il est lauréat du Prix CEA de la recherche appliquée nucléaire (1997), titulaire du prix Société française d’énergie nucléaire 2006 (pour la réalisation du Visiatome), et officier dans l’Ordre des Palmes académiques.

Habitué à donner toutes sortes de conférences, c’est en exclusivité qu’il répond aux questions du site World Religion Watch.

Cet entretien est accordé à titre strictement privé et Étienne Vernaz ne s’y fait en aucun cas le porte-parole des organismes de recherche et de formation pour lesquels il travaille par ailleurs.

We met professor Étienne Vernaz in a protestant church, the
Martin Luther King Center, on November 18, 2011, before the lecture he was about to deliver on the topic “Science and Faith.”

Étienne Vernaz is Director of Research at the
Commissariat à l’énergie atomique (CEA: French agency in charge of nuclear research), scientific assistant to the head of the department of waste-processing studies (CEA-DEN-Marcoule), and professor at the Institut national des sciences et techniques nucléaires (National Institute of Nuclear Sciences and Technologies). A member of the CEA since 1978, he was trained as an engineer at the INSA (National Institute of Applied Sciences), department of Engineering Physics, in Toulouse. He holds a DEA (a degree equivalent to a Master of Advanced Studies) in Solid-State Physics, a PhD in Chemical Physics and an HDR (habilitation). He was awarded the 1997 CEA Prize for Applied Nuclear Research and the 2006 prize of the Société française d’énergie nucléaire (French Scientific Society for Nuclear Technologies) for his contribution to the Visiatome. He is an Officer in the Ordre des Palmes académiques.

This interview was given in private capacity and should in no circumstance be regarded as reflecting the scientific stand of the
CEAEA nor any other public research agency Dr. Vernaz works with.

Interview



World Religion Watch

Pour commencer, pouvez-vous nous parler de votre parcours en tant que chrétien ? Comment en êtes-vous venu à entrer dans ce mouvement et à intégrer la foi dans votre vie ?

Étienne Vernaz

Mon parcours de foi a été progressif. Je suis né dans une famille chrétienne, et je dirais que croire en l’existence de Dieu était implicite pour moi. Depuis tout petit, ça ne me posait aucune question. Ma maman était catholique, et mon papa protestant : j’ai donc navigué un peu entre les deux Églises. L’Évangile m’a été enseigné lorsque j’étais petit. Et puis, à l’adolescence, je me suis un peu écarté de tout ça ; je me considérais comme étant un chrétien, mais sans que cela change grand-chose à ma vie. A dix-sept ans, j’ai eu de graves problèmes de santé : une crise d’épilepsie, des problèmes endocriniens, et d’autres encore. Ma vie qui tournait autour du sport s’est tout à coup arrêtée. J’étais dans un fauteuil, dépendant de médicaments. Du coup, moi qui détestais les livres, j’ai commencé à bouquiner. Je me suis mis à lire des livres, et à me poser des questions existentielles. Je me suis alors demandé à quoi me servait ma foi. Et, globalement, la réponse était assez négative. C’est-à-dire qu’en gros, même si j’avais une bonne morale, cela ne m’apportait pas grand-chose. A ce moment-là, j’ai remis un peu ma foi en question, et je me suis dit : « Soit c’est du pipeau, et finalement c’est tant mieux. J’ai une bonne morale, ça s’arrête là, et je n’ai pas besoin de servir Dieu. Soit il y a quelque chose de plus, et je passe à côté. » J’ai donc commencé à chercher Dieu d’une manière nouvelle pendant mes cinq années d’études en école d’ingénieur. C’est vraiment là que j’ai commencé à rencontrer Dieu, dans les difficultés, et en particulier lorsque j’ai rencontré ma femme qui était très malade. Devant plusieurs dilemmes difficiles, j’ai prié Dieu, et j’ai eu des réponses. Ma foi n’était plus une simple adhésion intellectuelle, c’était une relation : un Dieu qui répondait de manière concrète. Elle a changé à ce moment-là.

World Religion Watch

Nous avons maintenant quelques questions sur le rapport entre vos recherches et votre vie religieuse. Est-ce qu’il y a quelque chose qui relève, dans votre engagement scientifique, de la vocation, au même titre qu’il y a quelque chose dans votre vie religieuse qui pourrait relever de la vocation ?

Étienne Vernaz

Peut-être, mais sans que je le sache. Je me suis toujours laissé guider dans la vie. Je ne me suis jamais dit quand j’étais petit : « Plus tard, je serai chercheur. » En fait, j’ai vécu quasiment au jour le jour : des portes se sont fermées, d’autres se sont ouvertes… J’ai réussi dans certaines choses... J’ai fait des études de physique théorique, mais après l’obtention de mon diplôme, j’en avais marre. A l’époque, il n’y avait pas d’ordinateurs… J’en ai eu ras-le-bol des équations à rallonge et des pages de calculs... On m’a proposé une thèse en chimie, sur le verre. J’ai sauté sur l’occasion et cela m’a passionné. A l’époque, je ne pensais pas du tout au nucléaire. C’est quand j’ai fini ma thèse qu’on m’a proposé d’entrer dans le nucléaire pour en vitrifier les déchets. J’y vois une certaine Providence qui a guidé quelque chose. Moi, je n’avais pas préprogrammé quoi que ce soit.

Dans le domaine de la foi, c’était un peu pareil puisque ce sont les difficultés qui m’ont fait rechercher Dieu de manière plus efficiente. C’est d’expérience en expérience que j’ai avancé.

Mes recherches et ma foi sont restées assez séparées... mais jamais complètement. En fait, ma foi a d’abord plus influencé mon comportement que mes recherches elles-mêmes. Même si, avec le recul, je vois qu’elle les a quand même influencées plus que je ne le croyais. Mais je ne m’en rendais pas vraiment compte. En 2003, il y a eu « l’Année de la Bible », et quelqu’un m’a demandé : « Comment est-il possible d’être à la fois chrétien et chercheur ? Tu ne pourrais pas donner une conférence sur ce sujet-là ? » J’ai dit oui, sans vraiment savoir où je mettais vraiment les doigts. Et lors de cette conférence, j’ai eu des levées de boucliers ; on m’a traité d’intégriste, et d’autres choses ; on m’a posé des questions sur des tas de domaines, comme la théorie de l’évolution, où je n’étais pas nécessairement compétent. Moi, mon domaine, c’est la physique nucléaire. J’ai répondu intuitivement à des tas de choses, mais il y a des choses au sujet desquelles j’ai répondu que je ne savais pas, et je n’étais pas gêné de le dire. Cela m’a donné envie de creuser ces questions. J’ai donc élargi mon champ de recherches et je me suis intéressé à la théorie de l’évolution et à la cosmologie. Je me suis aussi rendu compte de la chance que j’avais d’être directeur de recherches au CEA : cela m’ouvrait plein de portes. En fait, j’avais plus de facilité qu’un autre quand je voulais de l’information : je pouvais dialoguer directement avec des directeurs de recherches en biologie, en cosmologie, etc. Cette facilité d’accès à l’information a été encore pour moi l’occasion de m’intéresser à des tas d’autres sujets… Plus je creusais, et plus je m’émerveillais de ce que je découvrais, et de la cohérence, d’une certaine manière, entre la Bible et la science. Aujourd’hui, je donne beaucoup d’enseignements et de conférences sur le nucléaire, et puis, à titre privé, je m’intéresse au rapport entre science et foi. Et je dirais que ce qui les relie, avec le recul, c’est que dans les deux cas on est un chercheur de vérité. Un chercheur cherche à comprendre ce qui est juste ; il cherche à éliminer les hypothèses fausses à partir de l’expérience. Le chrétien aussi est un chercheur de vérité : il cherche à savoir ce qui relève de la tradition des hommes, tout ce que les hommes ont fait comme « fatras » et qu’ils appellent « Dieu », et ce qui est la réalité du vrai Dieu. Cette recherche de la vérité est très commune, finalement, à la recherche de Dieu et à la recherche scientifique. Mais c’est a posteriori que je me suis aperçu du lien, beaucoup plus grand que ce que je ne croyais, qui unissait mon travail et ma foi.

World Religion Watch

Est-ce que pouvez nous expliquer un peu plus précisément comment votre foi a une implication dans votre travail scientifique ?

Étienne Vernaz

En tant que chercheur au CEA, je ne suis pas payé pour parler de ma foi. Je respecte donc une certaine déontologie quand on m’invite. Je suis aussi professeur, j’ai des étudiants et je veux leur donner le meilleur. Donc, par exemple, lorsque j’ai vingt-et-une heures de cours en école d’ingénieur, je les rassemble pour qu’elles ne fassent plus que vingt heures, et je garde une heure, en accord avec l’école, que j’appelle « sociétale » pour avoir des discussions, des débats, à partir de choses qui sont de nos métiers, du nucléaire, des déchets, du risque et de la peur du risque. Cela peut avoir une implication spirituelle pour quelques-uns. Pour ceux qui veulent se poser des questions, c’est une porte ouverte. Moi, je leur ouvre des portes, mais après je les laisse réfléchir. Lorsque quelques-uns veulent en savoir plus, je leur dis : « Je ne peux pas vous répondre, parce que c’est du domaine de la sphère privée ; je ne suis pas payé pour ça. Si éventuellement vous me reposez la question à la pause, à titre privé je peux vous donner mon point de vue. » J’essaie toujours de leur ouvrir l’esprit pour essayer qu’ils ne soient pas enfermés dans cette espèce de mode de pensée unique qui est très prégnant, sur des tas de sujets, que ce soit sur l’évolution, sur le nucléaire ou sur les déchets.

World Religion Watch

Est-ce que certains présupposés de votre foi peuvent vous influencer dans l’orientation de vos recherches scientifiques ? Parce qu’a priori, il n’y a pas nécessairement de lien entre la recherche nucléaire et la Bible, mais est-ce que votre foi, qui est du domaine personnel, peut vous donner des orientations dans vos recherches ?

Étienne Vernaz

Oui, elle a une certaine implication, par une ouverture d’esprit. Si on considère qu’il n’y a que la matière qui existe, on élimine de fait tout ce qui n’est pas purement matériel, observable, etc. À partir du moment où l’on admet qu’il peut y avoir d’autres dimensions, on a une certaine ouverture d’esprit. Quand on regarde l’histoire, c’est toujours lorsqu’on a accepté qu’une constante est variable, ou d’autres énoncés qui paraissent aberrants à première vue, qu’ont été faites les grandes découvertes. Si on croit que tout est compris dans la feuille de papier, on n’ira pas chercher en dehors. Et, quelque part, ma foi a largement participé à une ouverture d’esprit, afin de ne pas tout prendre pour argent comptant. Je pense aussi que l’approche que j’ai sur la création peut orienter mes recherches d’une certaine façon, oui, et peut me faire penser que certaines extrapolations à l’infini qui sont faites en sciences ne tiennent pas la route. Je peux être très prudent sur les extrapolations où on linéarise tout.

World Religion Watch

Quand vous vous présentez comme croyant auprès de chercheurs, quel impact cela peut-il avoir ?

Étienne Vernaz

Si je dis que je suis croyant, ils ne comprennent pas ; ils pensent que je suis catholique et que je vais à la messe. Mais ça ne correspond pas à la foi que je vis dans mon cœur. Donc, la première approche que j’ai, c’est de ne pas trop en parler, et d’être d’abord reconnu comme un bon professionnel. Je considère qu’un chrétien, il doit être un « cran au-dessus » : s’il aime Dieu, il travaille avec application. Pour moi, mon témoignage, c’est d’être un bon chercheur. J’ai obtenu le prix de la recherche, je pense que j’ai réussi d’une certaine part, grâce à Dieu, et je suis reconnu dans mon domaine à un bon niveau. Ça me paraît être le b.a.-ba. pour que ma foi soit crédible. Mais il y a un tabou, particulièrement en France... Dans les pays anglo-saxons, il est moindre : on peut beaucoup plus facilement y parler de sa foi. En France, c’est du domaine de la sphère privée. Mais les gens observent. Je sais que j’énerve quelques-uns, parce que j’ai une paix, une assurance, alors qu’eux sont inquiets ou très stressés... Mais en même temps je vois qu’une bonne part l’apprécie, parce que quand ils se dépatouillent avec des problèmes qui les dépassent, c’est moi qu’ils viennent chercher. Même si certains ont un a priori négatif de ma foi, ils viendront me chercher lors de situations de crise.

World Religion Watch

Vous a-t-on déjà reproché de parler publiquement de votre foi ?

Étienne Vernaz

Je fais toujours bien la part des choses. Lorsque je donne une conférence sur ce sujet, je dis toujours : « Ce soir, je ne m’exprime pas au nom du CEA, je m’exprime à titre personnel. » Puisque j’ai une bonne déontologie, on ne m’a jamais rien reproché.

World Religion Watch

Quid de votre statut de chercheur auprès de vos coreligionnaires ?

Étienne Vernaz

De ce côté-là, je dirais que c’est très positif vis-à-vis des chrétiens. Les chrétiens sont contents de voir un chercheur connu dans leurs rangs. Je pense que beaucoup de chrétiens souffrent qu’on leur dise qu’être chrétien est un truc de « bonne femme», ou qu’il ne faut pas être « très développé intellectuellement » pour ça. Ils sont donc heureux d’avoir quelqu’un qui leur démontre que ce n’est pas vrai.

World Religion Watch

Est-ce que vous n’intervenez que dans votre communauté ?

Étienne Vernaz

J’ai navigué dans beaucoup d’endroits, et je me suis occupé de mouvements qui étaient œcuméniques. C’est donc beaucoup plus large que ma communauté.

World Religion Watch

Revenons un peu plus précisément sur l’articulation entre recherche et foi. Est-ce qu’il vous arrive de faire l’expérience de choses qui ne coïncident pas ?

Étienne Vernaz

Ce qui peut participer à ne pas coïncider, ce sont les théories, les spéculations humaines. Quand ça ne coïncide pas, ça m’encourage à remettre en question les théories humaines. Mais il n’y a pas d’obstacle entre des faits, des mesures, et ma foi. Ça, ça ne peut pas exister. Par contre, ça peut faire tomber certains préjugés, y compris non-chrétiens, parce qu’il y a certaines choses qui ne sont pas dans la Bible et que l’on a avalées sans raisons. Donc, oui, ça peut me faire évoluer sur certains aspects, comme ça peut aussi me faire évoluer sur des tas de préjugés athées, comme par exemple, lorsqu’on nous enseigne que l’homme descend du singe… Ce qui m’a poussé à creuser ce sujet, c’est justement parce que c’était incohérent avec la Bible. C’est pour ça que j’ai été poussé à le creuser. Si ça avait été cohérent, je n’aurais pas cherché à le creuser.

World Religion Watch

Est-ce que vous sentez qu’il y a une demande, de la part de chrétiens, de discours reposant sur des arguments scientifiques compatibles avec leur foi ?

Étienne Vernaz

Il y a une petite demande. Je dirais que ça n’est pas la majorité, parce que la majorité des chrétiens sont dans la peur et esquivent. Mon message consiste à leur dire : « Vous n’avez pas besoin d’avoir peur, la science n’est pas une menace pour votre foi ; il n’y a pas à avoir honte, il n’y a pas à vous cacher, ou à devenir schizophrènes entre le dimanche, où vous allez à un culte, et puis le lundi…»

World Religion Watch

Enfin, est-ce que vous pouvez nous donner une idée des réseaux de scientifiques et croyants dans lesquels vous vous trouvez ?

Étienne Vernaz

Alors, il y en a deux actuellement dans lesquels je me trouve et qui sont tous les deux français : un qui est le « Réseau scientifique et évangélique ». Le côté scientifique y est extrêmement fort mais, pour moi, est très conformiste à la science. J’y reste parce que je suis ouvert et que je veux connaître leur point de vue et la démarche qui les anime. Et puis, il y en a un autre où je me sens plus en affinité, mais qui est encore informel. Pour le moment on a une plate-forme Internet entre nous ; on est une espèce de bande de copains chrétiens et scientifiques ; on est plus « anticonformistes » sur des tas de sujets. On n’est pas tous d’accord, mais les confrontations sont une vraie richesse. On a cette liberté de point de vue, donc je suis plus à l’aise dans ce deuxième réseau.

World Religion Watch

Merci beaucoup de nous avoir accordé cette interview.

Étienne Vernaz

Avec plaisir.


Source : http://www.world-religion-watch.org/index.php?option=com_content&view=article&id=381:interview-du-professeur-etienne-vernaz&catid=79:interviews&Itemid=95